Colloque Jeunes Aidants – Les invisibles en lumière
Le 7 novembre 2025, l’Udaf des Pyrénées-Atlantiques a organisé un colloque inédit consacré aux Jeunes Aidants, ces enfants, adolescents et jeunes adultes qui assument un rôle essentiel auprès d’un proche malade, en situation de handicap ou de dépendance. Une réalité souvent invisible, mais qui mérite toute notre attention.
Cette journée a réuni des acteurs institutionnels, associatifs et des partenaires engagés pour reconnaître, soutenir et valoriser les jeunes aidants.
Pourquoi ce colloque ?
Mettre en lumière nos invisibles, nos jeunes qui dans les familles sont parfois un pilier au-delà de ce que l’on pourrait attendre d’eux.
Danielle FILLION, Présidente de l’Udaf 64
« Mettre en lumière nos invisibles », c’est ainsi que Danielle FILLION, Présidente de l’Udaf 64, a résumé l’objectif de cette rencontre. Elle a rappelé que ces jeunes, bien qu’ils soient notre avenir, voient parfois leur propre avenir compromis par les contraintes de l’aidance. Cette journée a réuni des acteurs institutionnels, des associations, des professionnels et des partenaires privés pour partager des constats, des témoignages et des initiatives concrètes.
Une réalité chiffrée qui interpelle
Les données sont éloquentes : un jeune sur dix par classe est concerné par l’aidance. Dans le département des Pyrénées-Atlantiques, on estime à 13 000 le nombre de jeunes aidants. Derrière ces chiffres se cachent des conséquences lourdes : fatigue, isolement, décrochage scolaire, anxiété, voire troubles de santé mentale. Ces jeunes endossent des responsabilités qui peuvent impacter leur développement personnel et leur parcours éducatif.
Des témoignages qui donnent vie aux chiffres
Les vidéos et échanges du colloque ont permis de mettre des visages et des voix sur une réalité souvent invisible : celle des jeunes aidants. Derrière les statistiques se cachent des parcours singuliers, faits de courage, mais aussi de solitude et de renoncements.
Iris, 22 ans, accompagne sa mère atteinte de Parkinson :
Aider ma mère, c’est devenu naturel. Mais parfois, j’aimerais juste être une jeune comme les autres.
Son témoignage illustre ce sentiment ambivalent : la fierté d’aider, mais aussi le poids d’une responsabilité qui empiète sur la liberté de la jeunesse.
Gabriel, 20 ans, revient sur son expérience :
J’ai été jeune aidant de mes 14 ans à mes 20 ans, après le décès de mon père. J’ai dû soutenir ma mère et mes frères et sœurs dans les étapes du deuil, gérer la dépression de ma mère et son addiction aux médicaments. Ce n’est pas facile, mais je veux dire à ceux qui vivent la même chose : croyez en vous, restez forts. Le plus important, ce n’est pas de se détacher, mais de ne pas tout accepter. Il faut apprendre à jongler, et une fois que vous aurez trouvé votre équilibre, vous en sortirez encore plus fort.
Étienne, ancien aidant, rappelle la maturité précoce que l’aidance impose :
On grandit vite, mais à quel prix ? Il faut que la société reconnaisse ce rôle.
Son témoignage met en lumière une question essentielle : comment valoriser cette expérience sans qu’elle devienne un frein à l’épanouissement personnel ?
Sébastien Bil, Président de l’Udaf de la Somme, a livré un témoignage qui dépasse la simple reconnaissance du rôle des jeunes aidants. Il a insisté sur un point souvent négligé : l’aidance ne s’arrête pas à l’adolescence.
Être aidant ne s’arrête pas toujours à l’adolescence. Cette responsabilité peut marquer toute une vie et se prolonger à l’âge adulte. Il est essentiel de reconnaître cette continuité et d’offrir un soutien durable.
Son intervention a mis en lumière une réalité complexe : lorsque l’aidance commence tôt, elle façonne la trajectoire personnelle et professionnelle. Les compétences acquises – organisation, empathie, résilience – sont précieuses, mais elles s’accompagnent de sacrifices qui peuvent peser sur les études, la santé mentale et la vie sociale. Monsieur Bil a souligné que les dispositifs d’accompagnement doivent être pensés dans la durée, pour éviter que ces jeunes ne deviennent des adultes épuisés ou isolés.
Il a également rappelé que la reconnaissance ne doit pas se limiter à des mots : elle doit se traduire par des solutions concrètes, comme des aides financières, des temps de répit, des formations adaptées et une valorisation dans les parcours scolaires et professionnels. Ce plaidoyer pour une approche globale résonne comme un appel à la responsabilité collective : soutenir les jeunes aidants aujourd’hui, c’est prévenir la fragilité des familles demain.
Des paroles fortes pour un enjeu majeur
Les interventions ont mis en évidence la nécessité d’une mobilisation collective.
Être jeune, c’est normalement le temps des possibles… et pourtant certains portent déjà la responsabilité de veiller sur un proche. Leur engagement force l’admiration, mais interroge notre responsabilité collective : comment les soutenir ?
Solène AINCIART, Directrice Adjointe aux Partenaires de la Caisse d’Allocations Familiales des Pyrénées-Atlantiques
Ces jeunes ne sont pas des cas particuliers. Ils sont le reflet d’une société qui doit apprendre à mieux voir, mieux comprendre et mieux soutenir la solidarité.
Geneviève BERGÉ, Conseillère départementale de Terres des Luys et Coteaux du Vic-Bilh et Présidente de la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH)
Perspective nationale
Les Jeunes Aidants sortent de l’invisibilité grâce à des journées comme celle-ci, mais ils ne sont pas encore pris en compte dans une politique publique globale. Il est temps de les intégrer dans un plan national.
Marie-Pierre GARIEL, Membre du bureau de l’Unaf, Vice-Présidente du Conseil économique, social et environnemental (CESE)
Des témoignages qui bouleversent
Les échanges ont révélé la complexité des situations vécues par ces jeunes.
Une assistante sociale scolaire a évoqué le paradoxe auquel ils sont confrontés :
Parler de leur rôle, c’est risquer de dévoiler une situation familiale fragile. Ils craignent d’être séparés de leurs parents.
Christiane BLONDELLE, Déléguée Départementale de l’Unafam 64, a souligné l’importance de créer des espaces où ces jeunes peuvent se rencontrer, échanger et se sentir compris. Ces paroles rappellent que derrière chaque chiffre, il y a une histoire, une vie bouleversée par des responsabilités précoces.
Focus sur la table ronde
La matinée s’est conclue par une table ronde particulièrement riche, en illustrant la diversité des points de vue réunissant des professionnels aux expertises complémentaires.
Les intervenants :
- Mme Françoise MOUREU, Représentante du DASEN, Conseillère technique de service social, Responsable départementale du service social des élèves.
- Mme Caroline Carlier, Technicienne-Coordinatrice de l’aide psycho-sociale à l’aidant.
- Dr Pierre BEZE-BEYRIE, Neuropédiatre, Centre hospitalier de Pau et CAMSP du Béarn.
- Dr Bernard CAZENAVE, Pédopsychiatre, IME et Centre Hospitalier des Pyrénées.
Ce qu’ils ont partagé :
Visualiser la charge de l’aidance
On utilise peu le terme d’aidant familial. Quand il est utilisé, on peut plus facilement visualiser la charge qui pèse sur l’enfant et l’enfant en lui-même.
Mme Françoise MOUREU, Représentante du DASEN, Conseillère technique de service social, Responsable départementale du service social des élèves.
Une empathie qui naît très tôt
La jeune aidance peut émerger chez le nourrisson. Dès 3 à 5 ans, il comprend ce qui se passe et développe des actions de protection vis-à-vis de son aidé et de ses pairs.
Dr Pierre BEZE-BEYRIE, Neuropédiatre, Centre hospitalier de Pau et CAMSP du Béarn.
Stress et responsabilités précoces
Je vois des enfants qui prennent des responsabilités sur les tâches quotidiennes et anticipent des problématiques. Cela génère des angoisses.
Mme Caroline Carlier, Technicienne-Coordinatrice de l’aide psycho-sociale à l’aidant.
Fatigabilité et santé
La fatigabilité s’installe sur le long terme par le transfert de charge émotionnelle. Le sommeil et le rythme alimentaire sont perturbés.
Dr Pierre BEZE-BEYRIE, Neuropédiatre, Centre hospitalier de Pau et CAMSP du Béarn.
Un vécu qui peut être transformé en force
Mon parcours personnel d’ancienne jeune aidante m’a permis de rebondir et de mieux accompagner les familles. Il y a des aspects très positifs : maturité et sens des priorités.
Mme Caroline Carlier, Technicienne-Coordinatrice de l’aide psycho-sociale à l’aidant.
Repérage et leviers d’actions possibles au sein des établissements scolaires
L’éducation nationale a conscience de la double charge que vit le jeune : l’ensemble du personnel de l’établissement est complètement à même de repérer ces jeunes à travers les résultats scolaires, l’investissement, le comportement, les difficultés de concentration et l’absentéisme. Elle peut aider ces jeunes à exprimer leurs besoins et leurs émotions. Il est possible d’aller vers les familles et de travailler avec les partenaires. Le rôle des assistants sociaux scolaires est d’informer les familles. Ils peuvent se rendre au domicile pour les aider à trouver des solutions. Un accompagnement personnalisé peut être envisagé. C’est tout un système qui peut se mettre en place, en travaillant au rythme de l’enfant et à partir de ses préoccupations.
Mme Françoise MOUREU, Représentante du DASEN, Conseillère technique de service social, Responsable départementale du service social des élèves.
Un dispositif innovant signé Udaf 64
L’après-midi a été consacré à la présentation d’un dispositif inédit, pensé comme un fil rouge entre sensibilisation et accompagnement.
- Un kit pédagogique destiné aux professionnels pour mieux repérer et comprendre la réalité des jeunes aidants.
- Un site dédié (jeunesaidants-udaf64.fr) proposant trois espaces : jeunes, familles et professionnels, avec des ressources adaptées.
- Une application mobile offrant une messagerie anonyme, une carte interactive des services locaux, des conseils bien-être et des informations pratiques.
- Une cartographie interactive pour orienter rapidement vers les dispositifs existants.
Ce projet illustre la volonté de l’Udaf 64 d’agir concrètement pour briser l’isolement et offrir des solutions accessibles.
Des partenaires engagés pour faire bouger les lignes
Harmonie Mutuelle
Partenaire historique de l’Udaf 64, Harmonie Mutuelle a contribué à la création de vidéos de sensibilisation et à l’impression des 50 premiers kits pédagogiques. Alain MULARD souligne l’importance de rendre visibles ces jeunes invisibles.
Ce projet incarne notre raison d’être : agir avec et aller vers.
Alain MULARD, Président Harmonie Mutuelle Aquitaine
Agirc-Arrco
L’organisme a présenté ses dispositifs pour les aidants : aides financières (allocation de répit, aide à domicile momentanée), solutions de répit comme Vivre le Répit en Famille, et la plateforme Ma Boussole Aidants, qui centralise les ressources locales.
Un message fort de François Bayrou : valoriser, reconnaître et soutenir
En clôture du colloque, François Bayrou, Maire de Pau et ancien Premier ministre, a livré une intervention marquante qui a résonné comme un appel à la responsabilité collective. Après avoir salué la qualité des échanges et des outils présentés, il a insisté sur la dimension humaine et sociale de la jeune aidance :
Le problème que vous abordez est un problème de solidarité et de main tendue vers ceux qui en ont le plus besoin.
Il a rappelé combien ces jeunes vivent une situation singulière, souvent cachée par peur du jugement :
Il arrive très souvent qu’ils n’osent pas en parler, qu’ils se sentent d’une deuxième catégorie. Et c’est injuste.
Pour lui, ces jeunes ne sont pas seulement des aidants : ils sont exceptionnels par le dévouement et les responsabilités qu’ils assument. Il a plaidé pour une reconnaissance à double sens :
- Reconnaissance morale, pour dire merci et valoriser leur engagement.
- Reconnaissance institutionnelle, pour donner du crédit à ce rôle et l’intégrer dans les parcours éducatifs et professionnels.
François Bayrou a même proposé une piste concrète : inclure l’aidance dans la validation des acquis de l’expérience (VAE), afin que ce rôle soit reconnu comme une compétence à part entière :
Je crois que cela devrait faire partie de la validation des acquis. Jouer un rôle auprès des siens, dans la famille, devrait être encouragé et reconnu.
Son intervention a mis en lumière un enjeu majeur : ces jeunes n’ont pas seulement besoin d’aide, ils ont besoin d’être valorisés et confortés dans leur rôle. Il a salué le travail de l’Udaf 64 et ses partenaires, en espérant que la stratégie mise en place permettra à ces jeunes de trouver non seulement de l’écoute, mais aussi la confiance nécessaire pour transformer cette expérience en force.
Une conclusion qui ouvre des perspectives
Pour clore cette journée, Marie-Pierre Gariel, membre du bureau de l’Unaf et vice-présidente du CESE, a salué la qualité et la dynamique du colloque. Elle a souligné la richesse de la méthode adoptée :
Une alternance d’images, de paroles et de participation du public qui a rendu cette journée vivante et constructive.
Son intervention a mis en lumière trois points essentiels :
- La légitimité politique et institutionnelle : les échanges ont permis de relier la parole des acteurs de terrain à celle des décideurs, donnant du poids aux solutions concrètes.
- La force du partenariat : elle a insisté sur la complémentarité entre les compétences humaines, sociales, numériques et graphiques mobilisées pour créer des outils innovants comme le kit pédagogique et le site dédié.
- La vocation nationale : selon elle, ce dispositif ne doit pas rester local. Il doit être déclinable dans d’autres Udaf et porté au niveau national, car il répond à un besoin réel et urgent.
Elle a conclu par un message porteur d’espoir :
Si ces jeunes arrivent à l’âge adulte en ayant confiance en eux grâce au soutien qu’on leur apporte aujourd’hui, ils sauront à leur tour être présents pour les générations futures. La boucle est bouclée.
Cette vision réaffirme que la reconnaissance et l’accompagnement des jeunes aidants ne sont pas seulement une question de solidarité immédiate, mais un investissement pour l’avenir des familles et de la société.
Pourquoi agir maintenant ?
Parce que derrière chaque jeune aidant, il y a une histoire de courage et d’amour, mais aussi des risques : isolement, décrochage scolaire, fatigue, anxiété. Notre responsabilité collective est de transformer cette expérience contrainte en levier d’accompagnement et de réussite.
Pour aller plus loin
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